Endophasie

ENDOPHASIE - Lynn SK

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Crédits de la pièce sonore :

Texte & voix : Kaliane Ung
Musique : Boyarin
Photo : Lynn S.K.

Au fond de la fontaine, ma langue chargée d’antiquité remue lourde de saveurs méphitiques. Un dépôt blanc se dilue dans l’eau impure, témoignant d’un sang en carence et d’un certain problème de foi. Se posent sur mes paupières jugées mortes des bouts de papier gorgés de revanche et de mauvais sentiments. Après avoir recraché une pièce de bronze aux profils conquérants, je bulle et devise de nouveaux modes de respiration. Les béotiens n’y verront qu’un feu interdit éteint à grandes eaux, une charmante tête coupée aux cheveux cendrés, la justice des abusées ne connaît pas la demie mesure.

On m’a retrouvé à Lesbos. L’aimé deux fois perdu, par défaut d’impatience retenue, un double retour des Enfers, le reste, je ne m’en souviens plus. Les limbes de mon identité se redessinent en un diagramme abscons : qui étais-je pour lui qui suis-je pour moi une fille un garçon ? Je ne suis pas assuré de vivre encore, je ne sens plus mon corps ma mémoire sensorielle s’est dispersée dans des contrées étrangères. Dans l’onde épaisse mes chansons d’amour se décomposent les cordes de ma lyre brisée sonnent comme les tambours du sacrifice, avec une emphase affective qui explose sous marine en effervescences thérapeutiques.

Ils prétendent que j’ai inventé un amour nouveau. Je souhaitais je l’avoue jouer double je mais mon corps ce fardeau méritait amplement le supplice des furies. À l’heure fatale, ni les ongles au vernis écaillé de dépit, ni le fer maculé de terre fraîche, ni les pierres poreuses à l’envie ne firent frémir mon œil résigné. La première blessure fut la plus profonde, pour sûr, un bref fracas de verre brisé appela une reconsidération médicale vivisection je ne m’imaginais pas si fragile, léger menu offert aux banquets orgiaques.

Je chante toujours de beaux airs en son nom. Entre chanter et mourir je n’ai pu me décider, disparu pour certains mais défendant contre tous son honneur foulé. Qui ai-je aimé, qui aimé-je, un caractère aux traits altiers déployé en vision kaléidoscopique dans les arts et les lettres, un berger esclave de l’amour du vice grec, un musicien raffiné dont poète réduit au silence j’étais l’instrument accordé en sourdine. J’ai écouté un frère hésitant aux yeux mouillés d’aveux, caressé un monstre au doux pelage, embrassé les perles et les diamants d’un petit prince chu d’une lointaine planète, comblé du présent.

Lors de ma traversée de l’Hèbre, mes refrains eurent pour coryphée les plaintes virginales de mes sœurs les Sirènes, remontant de toutes leurs forces le courant au moment de ma mort, leurs larmes polluèrent l’eau douce d’amers regrets. L’une d’elles, la plus jeune, eut la voix dérobée par un amour volatil. Les autres, aux cous chargés de trésors naufragés, parlaient une langue inconnue. Se peut-il que les femmes se plaisent à déchirer, par leur mains ou leurs paroles, les amoureux qui les ignorent, n’ayant sur la bouche que l’appel d’une justice sans limite ?

Je chante toujours de beaux airs en son nom. Les nuits de pleine lune, j’écoutais ses plaintes, nocturnes râles et flétrissures refrains des frustrations, formes verbales fixées à l’imparfait. Je bus le venin de ses blessures jusqu’à la lie. Sous les plantes grimpantes, le pourpre du poison s’insinua d’abord dans mon oreille pour contaminer les bourgeons naissants sous mon front inquiet. Ses fantômes peuplèrent mes cauchemars, je les accueillis tant bien que mal, reconversion hâtive des espaces publics et urbanisation des dédales végétaux.

Par mon chant, j’ai maîtrisé les courants du Styx, charmé des gardiens sanguinaires, suspendu la peine des condamnés, convaincu les juges des âmes mortes. Mais dans notre soyeux cocon tissé de vers et de soie, il tirait constamment le doux fil vers lui, et je découvrais impuissant au matin les ravages du vent et du froid. Je me souviens d’être allongé dans un lit lourd du poids de ses amants passagers. Lui qui aimait plus que tout la caresse de l’onde sur sa peau d’argent, où est-il maintenant que je me traîne misérable infirme au centre d’un factice point d’eau ?

Je chante toujours de beaux airs en son nom. Il y a dans ma gorge irritée un souvenir qui se décante, une mélodie dorée décriant un charme érodé qui déchante en huit temps. Submergé par l’émotion, j’ai l’oreille parfaite gâchée par des acouphènes liquides, j’en devine à peine les premières notes. Les bourdonnements ne proviennent pas des tourbillons de bulles dosées par les tuyaux d’aération, ni des frétillements des algues qui colonisent les parois du bassin, mais d’une pathologie profondément ancrée dans mes synapses.

C’est une mélodie c’est un souvenir c’est une clef enfouie à un endroit précis de mon anatomie qui ne m’a pas protégé du démon de la synesthésie. Quelque part entre mes omoplates, je porte des phrasés musicaux déphasés, un langage archaïque en constante mouvance qui susurre pianissimo. Un vert tendre qui s’enracine dans une terre meuble, le do du milieu qui brunit sous l’attaque du pouce droit. Fa blanc mi jaune un œuf qui se casse dans le vert pré de ré puis à nouveau le solide do. Vers qui puis-je tourner mon regard perplexe, il me semble que le soleil se détourne de moi puisque je défie sa lumière et son règne.

Je chante toujours de beaux airs en son nom. Soupirs. Des battements de cils émus accompagnent les couleurs qui secouent leur poussière d’antan. Do ré do ré do la vieux rose exception à la règle d’accord qui gémit sous le midi, plus on descend dans le grave plus on frôle le mensonge et le silence, deux acolytes qui se tiennent la main, le code chromatique revêt des symboles cryptiques. La toge du fa taquine le mi le ré et mi ré do combien de fois répété les nuances s’imposent immuables et se jouent de ceux qui répètent incrédules qu’une telle association est impossible.

C’est une mélodie c’est un souvenir c’est une clef de compréhension do sol sol sol surface polie par les années de pratique. Mi ré admirez la fragrance de pomme verte qui émane de cette blanche – soupir – avant la montée crochetée du thème principal, simple et répétitif à l’extrême, d’une efficacité redoutable, qui habille une histoire d’amour déçue, une verve idyllique qui a d’aventure tourné au petit-nègre. Que peuvent le soleil et la lune réunis pour secourir une théorie d’inspiration platonique qui d’infortune se noie dans un noir océan ?

J’ai rajouté des cordes à mon instrument, optimisé les références hermétiques de sa langue pour protéger mes Muses des atteintes de la jalousie. Perché sur l’arbre des Hespérides, par ma musique j’ai immobilisé des cours d’eau, arraché des sanglots aux rochers, envoûté des lions et des tigres qui prêtaient leurs crinières aux jeux des dryades. La mélodie qui s’effrite sous mes doigts est un déplaisant souvenir aquatique. Il s’enfonce brasse coulée à la base d’une nuque déchiquetée, les contours en papillonnent de malaise.

Je chante toujours de beaux airs en son nom. Le serpent du vice qui enfonça ses crochets dans son talon d’Achille était doté d’un venin létal. À sa mort, il tenait dans sa main la pomme dorée de notre verger, un larcin insignifiant pour certains mais j’en suis sûr qui attira le reptile intrigué. Je l’ai retrouvé étendu dans l’herbe, ses lèvres couvertes de rosée n’avaient pas touché le fruit, il s’amusait sans doute en le lançant vers les cieux puis en le rattrapant juste avant qu’il n’explosât au sol.

Je l’ai cherché par deux fois aux Enfers. Revenu seul de mon périple devant le temple d’Apollon, je m’interrogeai sur une devise d’envergure spirituelle gravée au fronton. Qui étais-je pour lui qui suis-je pour moi une fille un garçon ? Dans mon sang s’égoutte une langue aux racines vénéneuses, empoisonnée à l’encre de seiche. Dévastée, elle exige un travail minutieux ; alors, la replanter en boutures dans une chevelure où se fanaient autrefois les fleurs des champs, effectuer des choix radicaux, dans l’incertitude viser la neutralité dans un monde qui tourne autour d’un genre de gravité résolument masculin.

Je chante toujours de beaux airs en son nom. Je me souviens avoir croisé au royaume des morts l’ombre d’un homme, pour qui j’ai pincé une corde particulièrement sensible. Lui aussi cherchait un compagnon captif de la pierre, un intrépide avec qui il complotait des plaisirs usurpés aux dieux. Il y avait dans le prénom qu’il criait à la roche un redoublement de voyelle qui me fit l’effet d’un trauma. À la lumineuse sortie, l’orgueil en chamade, je me suis retourné trop tôt sur son visage et je l’ai rendu aux ténèbres, son baiser éteint erre sur mes lèvres.

C’est une mélodie c’est un souvenir qui creuse le manque sous l’épiderme, une perfusion liquide qui remue les croyances jusqu’à bousculer la génétique. Au crépuscule hésitant de ce jour au blues sucré aux pétales de rose, il aurait du être mort pour moi. Il aimait ailleurs, à des lieues de notre paisible aquarelle, il aimait le différent, il aimait le semblable, il aimait différemment, l’empirisme décadent pour unique contrainte de cet art nouveau. Entre mordre et se faire mordre, il choisit d’agacer un serpent venimeux qui lui enseigna le bifide, curiosité tentation faiblesse je pardonnai et l’en aimai que davantage.

Revenu des Enfers, je m’interroge : qui étais-je pour lui qui suis-je pour moi une fille un garçon ? Je n’ai plus de corps pour m’en assurer, juste une mélodie un souvenir une clef qui actionnerait une hypothétique machine à rattraper le temps. Autour du varech filandreux flottent libérés les artifices genrés, les pistes sont mixtes un refrain au rythme binaire tient lieu de fil dans un labyrinthe où nous avions autrefois fière allure. Qui ai-je aimé, qui aimé-je, une fille un garçon ? Un indice cependant pour ne pas se faire embobiner : la folie est du côté du féminin. Et au fond de la fontaine, je chante toujours de beaux airs en son nom.

Paris, 2010.