Naxos Reload

Naxos Jael

télécharger le .pdf

Photo : Jael Levi

Les mots ont perdu leurs couleurs. Ils ne se dessinent plus dans l’espace, tout autour de moi, se contentent de couler en traînées noires sur la feuille quadrillée. Je ne sens plus leurs ailes sur mes joues humides. Mes larmes les dégrisent de leurs parfums d’encens, de leurs trompeuses odeurs d’embruns – petite pluie acide capable d’éroder d’une caresse des cathédrales en pierre. Une étrange figure biscornue se traîne sous mes paupières gonflées. Je ne suis pas malheureuse, à peine déçue. Tout cela, je l’ai déjà lu dans les astres. Près de Vénus, il y a une constellation qui porte mon nom.

J’ai grandi dans sa douce chaleur animale, léchant la rosée de ses blessures d’enfance. J’ai trébuché petite sœur à ses côtés, me retenant fermement à sa manche, les souliers embourbés dans ses empreintes. J’ai cultivé de tendres pousses d’amante française pour baiser ses pieds le long des chemins poussiéreux. Aux crépuscules solitaires, je me suis même tricotée fibre maternelle mitaines en laine d’agneau pour protéger les lignes de sa vie contre les vents rigoureux du large. Toutes ces facettes que je méprise d’ordinaire chez les femmes, je les ai endossées, oripeaux d’énième main aux étoffes délavées. Le pathétique empeste la naphtaline.

Les vents de Naxos sont sans merci. Si les jambes vacillent encore le menton ne tremble plus. Je voudrais me fondre dans la topographie de l’île, ensevelie sous des roches glacées, me blottir au creux d’une confortable couche d’humus pourrissant. Je mesure un mètre soixante de trop mais la verticalité est devenue un mal nécessaire. Me tenir droite, les épaules baissées, être visible, hanter son imagination, faire main basse sur ses pensées volatiles, lui suggérer encore. Il se peut que je sois nue sous ce vêtement singulier, que je pleure, la poitrine secouée de prévisibles sanglots, avec pour unique refuge une étreinte de cuir noir à la place de ses bras.

La veste fait mauvais genre. C’est exprès. Longue, elle cache les hanches d’amphore fêlée, raidit les courbes naissantes de la silhouette, peaufine l’illusion recto-verso. Les matelots de l’équipage n’y virent que du feu. Qui me trahit alors ? Fut-ce mon pas un tantinet dansant, l’ardent brasier de mes joues, les tisons rougeoyants de mon opprobre ? Les lumières à bord étaient pourtant tamisées, il n’y avait pour éclairer notre départ que la folle signature du phare et la flamme nouvelle qui m’animait.

La casquette de marin renversée par la houle, mes cheveux tapissent d’un flot épars les manches trop amples. Dans leur désordre matinal s’emmêlent des débris de rêves souillés. Le cuir une seconde peau destinée à dissimuler ma véritable nature, une matière première relativement souple pour travailler les failles de la binarité permettant l’éclosion d’un hypothétique troisième sexe. Seulement voilà mes fondations ne sont pas solides. Le terrain inégal n’est ni vague ni propice à la subversion, y subsistent d’indésirables ondulations ici et là. Le cuir sur ce corps de sexe féminin nubile n’excite que les soupçons, les soupçons de seins nus sous la doublure. Mes doigts fouillent les poches, y trouvent un chewing-gum entre deux vers d’un poète maudit, les clefs de quelques cœurs à la mécanique rouillée et une capote à la menthe. Pas de quoi adoucir la douleur d’une jeune fille abandonnée.

Les cartes maritimes sont mensongères. L’île de Naxos est filiforme, on y marche comme sur une ligne invisible, selon les règles de l’art, les épaules légèrement en arrière, un dictionnaire sur la tête. Ses terres sont vierges et incultes, je me nourris exclusivement de jalousie, dragée magique à sucer en silence, qui ne diminue jamais, de celles que l’on sème au hasard dans les paniers de noces pour que tempête la discorde. Lorsque la nuit recouvre les rochers et que l’on s’apprête à dormir à la belle étoile, le ciel pour couverture et le chagrin pour amant, on entend les échos de la Thessalie lointaine, c’est une langue familière, que je ne maîtrise pas tout à fait mais qui dit à peu près ceci, les accents sarcastiques en plus : Ariane, princesse de Crète, est une fille à pédés.

Le défilé de la collection automne-hiver 2011 a pour thème principal les métamorphoses : retour des coupes unisexes, chaussures plates, imprimés à fleur de peau et transformations en tous genres. Côté déception amoureuse, le noir et blanc ajoute une note de cœur à l’intemporalité. On peut envisager une perle nacrée sur une mèche faussement rebelle, un coiffé-décoiffé un rien androgyne, l’arrogance d’un no future plaqué sur une poitrine enfantine. Le mannequin qui présente la pièce a les cheveux fraîchement dérangés par des mains malhabiles en coulisses.

Le vêtement s’appelle Trahison. La musique du défilé est extraite du deuxième album d’Antony & The Johnsons, les premiers phrasés sont d’une densité qui permet la déambulation et le recueillement. La doublure de soie retournée au niveau du coude fait apparaître des bouquets de fleurs des champs qui s’anamorphosent en crânes aux rictus cruels. Le mannequin a un fil rouge au petit doigt, une promesse de fiançailles qui se dégrade à vue d’œil sous les lumières artificielles. One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful woman.

Le boyfriend coat peut se porter de multiples façons. Le mannequin la montre ouverte sur un corps nu et frissonnant, puisque la mascarade est finie et que le soleil ne daigne pas réchauffer ses héritières meurtries. Trahison est librement inspirée d’un héros indécis de jeu vidéo, d’un fantasme adolescent profondément tatoué dans le virtuel. Un talon aiguille se recroqueville entre deux marches, brusquement amputé lors de la fuite dans les escaliers du palais de Crète. One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful girl.

Les vents de Naxos charrient des lamentations et des litanies de moqueries. Le chant des sirènes accompagne les bacchanales vibrations de la Thessalie trépignante. Le mannequin se fige au bord de la scène, ne sait plus où se diriger alors que la bande sonore continue, augmentée de nouveaux trémolos. Si éperdue elle ne peut se fier à la cartographie, serait-il possible de retrouver son chemin par la cartomancie ? Les symboles se montreraient peut-être plus éloquents que ces phrases qui écorchent ses lèvres brillantes de gloses. One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful woman.

La veste fait mauvais genre, et alors ? Je porte mon amour comme la pelisse d’un animal mort, avec dégoût et dévotion. J’avais un garçon dans la peau, il mugissait dans mon sang ; il souhaitait aimer en moi une partie de lui, le costume imposé n’était pas suffisant pour me glisser dans la peau du personnage. One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful girl.

La cartographie est formelle : Naxos 37° Nord, 25° Est et le radar se borne au silence. La trajectoire de mes amours erronnées est scandée d’aphorismes et de contretemps. J’ai sacrifié mon honneur sur l’autel familial pour que les dieux habillent sa naissance criminelle d’une cape de clémence et de miséricorde. Qu’on se le dise : pour assouvir son amour, Ariane, digne fille de Pasiphaé, s’est cachée sous le cuir d’une génisse à la robe immaculée. Au sortir du labyrinthe, Ariane, moins qu’une moitié tronquée de fille, était un simple fil reliant un héros grec à un monstre docile. But for today, I am a child. For today, I am a boy.

Se prendre une veste, la sublimer, rien de plus facile pour une petite main studieuse aidée de sortilèges savants. Se pourrait-il alors que la généalogie mythologique soit erronnée, qu’Ariane amputée patronyme, ni un mannequin, ni un modèle, se révèle petite-fille de la lune ? Le miroir me sussure que j’ai gagné quelques centimètres. Sur le catwalk gît un filament de laine rouge. But for today, I am a child. For today, I am a boy.

*
Boyfriend Coat Trahison, Naxos Reload collection automne hiver 2011-2012. 100 % cuir vachette, doublure 100 % soie.

Paris, 2010-2013